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03.11.2014

3 Novembre 2016:L'hebdo

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Serge Lama, la maladie d’amour

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Photo Yann Orhan

Isabelle Falconnier

Scène. Le chanteur livre un 24e album studio, «Où sont passés nos rêves», et une nouvelle édition de ses chansons complètes, «Un homme de paroles». Rencontre avec la mélancolie faite homme.

Je lui ai acheté des fleurs. Un bouquet d’amour ou de condoléances: on est vendredi soir à Paris, sa femme Michèle, mère de son fils unique Frédéric, épousée en 1991 après vingt années de vie commune, est décédée le mardi d’un AVC dans leur maison de Romilly-du-Perche dans le Loir-et-Cher. Il n’a annulé aucune des journées de promotion de son nouvel album. Mais, situation ubuesque, interdiction d’évoquer le sujet avec celui qui a toujours protégé sa vie privée, au point de garder la naissance de son fils, en 1981, secrète pendant deux ans.

Il donne rendez-vous chez lui, boulevard de la Tour-Maubourg dans le VIIe arrondissement. On est à cinq minutes à pied du 19, rue Duvivier, où il a vécu entre 8 et 11 ans, partageant une chambre meublée avec ses parents montés à Paris depuis Bordeaux dans l’espoir que son père, Georges Chauvier, chanteur d’opérette, premier prix du Conservatoire, perce sur les scènes parisiennes.

«C’est le quartier de mon enfance, que voulez-vous.» Il a acheté cet appartement en 1975 non pas pour sa vue sur les Invalides dans un hommage à Napoléon qui y est enterré, mais parce que son ami et père spirituel Marcel Gobineau habitait le numéro d’à côté.

Depuis quelques mois, aminci, il porte un bouc et une moustache très d’artagnesques. Devant les compliments, il a adopté. Visage pâle, fragile et attentif, en survêtement sombre, sagement assis à la table de son salon, la voix chaude et musicale, il sourit doucement. «Nouvelle tête, nouvel album... Il faut évoluer.» 

Pour son nouvel et 24e album studio, intitulé Où sont passés nos rêves, il a confié une quinzaine de ses textes à des chanteurs-compositeurs de la scène française pour qu’ils les mettent en musique. Pour une part des pairs, Francis Cabrel qui s’empare des Muses, écrite précisément pour lui alors qu’il est en panne d’inspiration, Julien Clerc pour deux chansons dont la vibrante Où sont passés nos rêves, Maxime Le Forestier, devenu star le même soir que Lama lors d’une mémorable émission Musicorama de 1973, Adamo ou Gérard Lenorman.

Pour une autre part, des fils ou des petits-fils spirituels, biberonnés à ses chansons tels Bruel, repéré à 20 ans par Lama un soir qu’il chantait La chanteuse a 20 ans dans un bar, Obispo qui sublime Bordeaux, ville de leur petite enfance à tous les deux, Calogero, Bénabar ou Christophe Maé. On retrouve son orchestrateur de toujours, Yves Gilbert, pour une chanson magistrale, Le clocher d’Elseneur, et la présence d’une Carla Bruni très adéquate sur Casablanca.

Le pari du mélange des genres prend tout son sens avec cette manière que possède Lama de s’approprier chacun des univers musicaux. «Je n’ai pas eu peur du risque. Je voyais surtout la difficulté à convaincre les musiciens que je voulais. Contrairement à ce qu’on pense, je suis timide. Je me suis dit que si Julien Clerc, à mes yeux essentiel, acceptait, cela marcherait. Je ne suis pas sûr de moi. Je me dévalue. Mon ami Gobineau m’avait lancé un jour: «Et si tu pensais à t’admirer, toi!»

Corps

Depuis cinquante ans, depuis mille ans, sur toutes les scènes de France et de Navarre, Lama fait pleurer les femmes et les hommes qui les accompagnent au concert et n’en reviennent pas d’être bouleversés aussi. Lama, c’est plus que le nom d’un chanteur populaire aux 35 disques et 12 millions d’albums vendus: c’est l’autre nom de la mélancolie, du temps des cousines et des jardins secrets, de la passion d’aimer et de révolutionner, de mourir et de ressusciter, l’autre nom de cette douleur qui va avec la vie, partout, tout le temps.

Lama, mégalo, hypersensible, charismatique, orgiaque, érudit et cru, tonitruant et subtil, fait partie de ces voix que nous nous sommes choisies pour exprimer ce que, seuls, nous n’arrivons pas à exprimer. Chanteur cathartique, chanteur messie, chanteur diseur de bonne aventure, chanteur initiateur qui, chaque soir de concert, prend sur lui nos rêves et nos abîmes de tristesse pour les sublimer et nous les rendre, revivifiés, dotés de sens et de paroles soudain.

Il a 12 ans lorsqu’il décide de devenir chanteur. Il passe devant l’Olympia flambant neuf avec son père qui chantait en face, au modeste Théâtre des Capucines, son regard est attiré par le nom d’Eddie Constantine accroché en lettres rouges sur la façade. «Tous les soirs, depuis, je me suis endormi en me voyant chanter sur cette scène. Lorsque j’y suis arrivé, c’était comme si tout était superflu ensuite.»

C’est en mars 1973 qu’il y passe en vedette. La France entière reprend déjà les refrains des titres de Je suis malade, son premier disque d’or. Un parcours rapide: il fait ses débuts au cabaret L’Ecluse le jour de ses 21 ans, en 1964, sort un premier 45 tours la même année, fait Bobino en lever de rideau de Barbara et Brassens. L’été suivant, c’est l’accident: la Peugeot conduite par Jean-Claude Ghrenassia, régisseur de sa tournée et frère d’Enrico Macias, s’écrase contre un arbre en Provence.

Sa fiancée Liliane Benelli, pianiste de Barbara, meurt sur le coup, Jean-Claude Ghrenassia quelques semaines plus tard. Serge Lama, cassé de partout, reste alité durant plus d’un an mais survit – pied gauche paralysé, bassin cassé, hanche explosée le feront souffrir toute sa vie. Il est, depuis, «à la remorque de (son) corps». Après 14 opérations en deux ans, il remonte sur la scène de l’Ecluse en 1967. Son métier l’a «sauvé». 

Destin

On ne dure pas par hasard. Il faut avoir plus envie que les autres. «Goldman n’avait plus envie. Julien Clerc, Johnny, Le Forestier ont plus envie que les autres. On trouve le chemin, ensuite, pour parler encore et encore au public, le séduire, lui donner envie de nous, l’attraper.» On ne parle pas au public depuis plus de cinquante ans sans avoir compris ce qui fait chavirer les cœurs et le monde.

Serge Lama chante l’amour et les souvenirs. L’amour a été une conquête: en 1965, il répondait au magazine Nous Deux qui le questionnait sur une éventuelle amoureuse: «L’amour? Ah! non, pas encore... C’est un handicap, ça vous prend les forces totales d’un individu.»

C’est que sa mère lui avait passé l’envie des femmes. «Elle m’avait donné une image désastreuse des femmes. J’ai mis du temps à comprendre qu’elles n’étaient pas toutes castratrices comme elle.» Lama en voudra toute sa vie à Georgette Chauvier d’avoir poussé son père à abandonner la scène pour devenir représentant en bières, ce qu’il fera la mort dans l’âme. Lama en voudra toute sa vie à sa mère de lui avoir répété à quel point le frère mort-né avant lui aurait tout fait mieux.

Il ne sait pas s’il en porte le prénom mais il sait qu’il en porte le «poids». Lama s’acharnera toute sa vie à prouver qu’il pouvait réussir là où son père avait échoué, à exister sans l’ombre écrasante du trop jeune mort. Ses parents seront, macabre ironie, victimes d’un accident de voiture en 1984.

De ses souvenirs d’enfance, il fait une autofiction permanente et bouleversante. «Le passé, je le poétise, je le transforme, il me sert de base pour créer.» Sur le nouvel album, Le clocher d’Elseneur évoque en pointillé alzheimer. Oublier sa vie le terrifie. «Les souvenirs font mal, mais c’est une bonne chose d’en avoir.» Il n’a pas une bonne mémoire, paradoxalement. Son éditeur Flammarion lui demande une biographie mais, à cause de cette mémoire à trous, il est «ennuyé» et cherche une manière de raconter qui contourne ce défaut.

On ne devient pas une icône, un mythe vivant sans que se créent d’immenses malentendus. Il a suffi de trois chansons légères, ses «chansons à boire», pour que la presse lui colle une image de gaudriole très injustifiée: Les petites femmes de Pigalle raconte l’histoire d’un pauvre type fait cocu par son épouse, Femme, femme, femme celle de deux amis en peine d’amour et réduits à courir la gueuse. «Les compositeurs en ont fait des morceaux burlesques, mais ce sont des critiques sociales où la gaudriole est un antidote au désespoir.»

Il a souffert de cette étiquette, en veut à la presse intellectuelle qui l’a caricaturé, aurait aimé avoir une reconnaissance à la Brel ou Piaf. «Je suis inclassable et intemporel, et on a cherché à me classer. Dans un tour de chant, on ne peut pas chanter que des chansons dramatiques. Les chansons légères permettent de respirer. Même Barbara avait des chansons pour faire rire son public avant de replonger.»

Il passe pour un bon vivant alors qu’il est mélancolique et sombre. «J’ai l’air solide, mais il y a des abîmes derrière.» Depuis toujours; il écrit un de ses albums les plus sombres, Et puis on s’aperçoit, lorsqu’il a 22 ans. Son énergie est une façade. On le prend pour un extraverti parce que, sur scène, il dépose ses tripes au pied du public, mais il n’y a pas plus taiseux en privé, retenant les mots de la tendresse. Il passe pour réac à cause de Napoléon, à qui il a consacré un spectacle, alors qu’il chante Jaurès et vomit le fascisme sous toutes ses formes.

Il passe pour un type un peu rustre alors qu’il n’y a pas plus cultivé, fin, littéraire que lui, lecteur depuis toujours de Verlaine, Apollinaire ou Sade. A 7 ans, il écrit des poèmes; à 12, il a une quantité incroyable de chansons dans ses tiroirs. «Lama ne fait pas qu’écrire des chansons: il chante son écriture», écrivait justement Yann Moix en 2012. Serge Lama applaudit logiquement Dylan nobellisé.

«C’est un beau jour pour nous tous, mes frères, nous qui avons consacré notre vie à ce genre en péril, la chanson. La chanson est enfin considérée comme un art majeur populaire du XXe siècle», écrit-il au lendemain de l’annonce. Les Editions Flammarion rééditent d’ailleurs l’intégrale de ses chansons, parue en 2014 et épuisée, dans une édition augmentée des textes de ce nouvel album. 

Survivant

Ogre de scène, il a durant plusieurs décennies enchaîné les tournées, jusqu’à 250 dates par an. Après avoir interrompu la scène en 2011 en raison de douleurs à la hanche, il est remonté en selle en 2014 et annonce une nouvelle tournée dès l’automne 2017. «La scène est un confessionnal. J’y expulse ce que j’ai vécu durant la journée, la semaine.» Il dit faire partie des chanteurs «suicidaires». «Comme Johnny, Brel. On donne tout. On ne sait pas au début si on va finir le concert. Ferrat s’ennuyait sur scène, c’est pour cela qu’il a arrêté. Moi, jamais.»

Il n’aime pas particulièrement son époque. «Personne n’aime vraiment son époque. J’ai de la peine à comprendre Internet, la folie des images, la vitesse, alors que l’homme est de plus en plus seul. On n’a pas su gérer le progrès.» La chanson-titre, Où sont passés nos rêves, parle de ces rêves d’avant cette époque, la nôtre, que nous avons perdue en route.

«Le XXe siècle a perdu tant d’illusions. Le socialisme, le marxisme, le capitalisme, les guerres, les génocides... Ces bouleversements ont rendu les gens tristes. En France, il y a une dépression qui vient de plus loin, de la Révolution française, qui n’a pas tenu ses promesses.»

La mort, puisqu’il faut bien parler de la mort, il n’en a pas peur. «Je suis un survivant. Je suis déjà mort, d’une certaine manière. Je suis aussi un mystique.» Il se sent médium, croit en la réincarnation, aux vies antérieures. Pense que les gens qui meurent ne partent jamais vraiment. «Je ne crois pas beaucoup au libre arbitre. Notre âme revient.» Il dit qu’il mourra de mort violente à 85 ans, un ami voyant qui ne s’est jamais trompé sur le reste de sa vie le lui a dit il y a longtemps.

Je lui ai acheté des fleurs. Je voulais des roses, mais il n’y en avait plus chez le fleuriste en bas de chez lui, alors j’ai pris une orchidée, un peu solennelle, mais sensuelle et mélancolique aussi. Toutes mes condoléances, monsieur Lama. 


«Où sont passés nos rêves». CD et DVD. Warner.
«Serge Lama. Un homme de paroles». Flammarion, 760 p.

 

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