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31.12.2009

31 décembre 2001 : Le Monde

 

Article paru dans le journal Le Monde du 31 décembre 2001.

 

Serge Lama, chanteur : "Je suis un excessif, à la fois pudique et exubérant"

A l'occasion de la sortie de son nouvel album, Feuille à feuille, cultivant une sobriété inattendue, le chanteur Serge Lama, né Serge Chauvier le 11 février 1943 à Bordeaux, nous a reçu dans son appartement du 7e arrondissement de Paris, quartier de son enfance. Par la fenêtre, on aperçoit le dôme des Invalides. Ce n'est qu'une coïncidence. S'il a incarné l'Empereur sur les planches, Serge Lama n'a jamais été bonapartiste.

"La disparition de votre ami Gilbert Bécaud marque-t-elle la fin de la tradition du music-hall ?

– Gilbert a été une star gigantesque, trente ans au sommet, vedette à vingt-trois ans, ce qui était très rare. Je ne sais pas si Johnny aurait pu faire ce qu'il a fait si Bécaud n'avait pas défriché le terrain. Il était, peut-être, avec moi, le dernier représentant de ce que j'appelle les variétés, le music-hall des hommes de scène. Il faudrait ajouter Charles [Aznavour] à ses débuts, car après il est devenu crooner à la Sinatra, dans l'économie de moyens. Alors que, pour Bécaud, la scène n'était jamais assez grande. Comme l'a dit si bien Cocteau, il avait "le courage d'être excessif au-delà de l'excessif". Aujourd'hui, les chanteurs se soucient avant tout de leur image. Tout est formaté par les radios, au détriment d'artistes comme Thomas Fersen et Dominique A.

– En même temps, vous parrainez Lara Fabian et Isabelle Boulay, que l'on voit et entend partout. Vos propos ne sont-ils pas contradictoires ?

– Lara Fabian, grâce à laquelle Je suis malade est connu chez les jeunes, est la seule chanteuse qui m'ait fait quelque chose physiquement d'électrique depuis vingt ans dans une salle de spectacle. Elle a des défauts, mais c'est une chanteuse. Aujourd'hui, quand vous avez de la voix, il ne faut pas le montrer pour ne pas gêner ceux qui n'en ont pas beaucoup. Quant à Isabelle Boulay, elle est une chanteuse populaire qui chante bien et choisit ses chansons avec goût. Il faut cesser d'insulter le public en permanence, comme le fait Canal+ en essayant de faire passer Bruel pour un imbécile et Cabrel pour une vieille grand-mère.

– Votre nouvel album surprend par son dépouillement.

– On me redécouvre aujourd'hui avec ce disque. Or je ne crois pas avoir fait de la merde en trente-sept ans de métier. Il n'y a pas une chanson dont j'aie honte. Dans les années 1970, j'avais une telle fringale de concerts que le chanteur a peut-être occulté l'auteur que je suis. Dans ce disque, tout est à égalité, chant, musique et textes.

– Ne risquiez-vous pas aussi de devenir l'esclave de votre public ?

– Aznavour m'a dit : "Vous êtes condamné à chanter toute votre vie Je suis malade et Les P'tites Femmes de Pigalle." Mais j'ai toujours fait attention à élargir ma palette. Le public m'a élu pour deux raisons : les chansons d'amour et ma force de vie. Je suis un excessif, à la fois pudique et exubérant, qui se plaît dans une forme de délectation morose. J'aime cette phrase de Hugo : "La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste."

– Vos chansons vous ont valu des comparaisons avec Brel.

– Guy Lux avait lancé ça en disant que j'étais le disciple de Brel. C'est beaucoup trop flatteur. J'ai la violence de Brel, mais aussi la joyeuseté de Bécaud et la sensualité d'Aznavour. L'amour des mots m'a été donné par Brassens.

– Ses fans ignorent souvent que vous avez adapté Bird on a Wire, de Leonard Cohen.

– Je suis un grand fan. J'étais très fier parce que Cohen, après, a dit, paraît-il : "Lama a fait une meilleure version que moi."

– Vous vous êtes ainsi décrit : "Trop jeune pour Saint-Germain, trop vieux pour 68..."

– J'ai écrit une chanson qui s'appelle A Maxime, parce qu'on ne voyait pas les choses de la même façon. Il était un soixante- huitard invétéré, j'avais cinq ans de plus, j'ai été à la Sorbonne et à l'Odéon, et j'ai entendu des conneries. Je trouve "Il est interdit d'interdire" imbécile, par exemple. Je suis un réformiste qui n'aime pas les révolutions. 68 est un monôme qui a mal tourné, des petits-bourgeois qui s'emmerdaient. L'école des enfants de la République a été complètement déglinguée. Avec la libération des femmes, on a assisté à une dévirilisation des hommes extrêmement dangereuse. 68 a fait bouger des choses, bien sûr, mais trop.

– Vous avez prononcé le mot "République". Etes-vous sensible aux idées de Jean-Pierre Chevènement ?

– Je trouve logique que des gens de droite qui ne se reconnaissent pas dans ce qu'elle est devenue aient envie de voter pour lui, de même qu'une partie de la gauche qui se méfie d'un trop grand laxisme. Je suis gaullien, et, pour moi, de Gaulle est de gauche. On a besoin d'un chef, et Chevènement en a le physique. En fait, on ne faisait pas de politique quand j'étais môme, on lisait les poètes et les philosophes. J'étais plutôt camusien que sartrien, car Camus est un être humain, Sartre une machine.

– Votre chanson L'Algérie était-elle un hommage à l'écrivain ?

– Ce n'est pas une chanson politique. Elle décrivait l'éblouissement pour un pays, lorsque je suis arrivé là-bas, au petit matin, en 1962. J'étais parti pour vingt-six mois et l'on a oublié de m'inscrire sur les listes. A Blida, l'adjudant m'a dit : "Officiellement, vous n'êtes pas là." J'ai eu beaucoup de chance. J'avais vu revenir des copains plus vieux que moi dans un état psychique lamentable, ils avaient vu les tortures, des deux côtés, et me l'avaient raconté."

Propos recueillis par Bruno Lesprit

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